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François

Ayahuasca: conférence de Jacques Mabit à Genève, avril 2003

Ceci est le texte intégral d'un article paru dans le premier bulletin trimestriel de "La Maison Qui Chante" en mai 2003. Jacques est le créateur du centre Takiwasi au Pérou. Le texte ci-dessous est écrit d'après des notes prises pendant sa passionnante conférence. Pour plus de renseignements sur le centre Takiwasi, consultez la rubrique "Chamanisme" en cliquant sur le bouton "Documentation".

  • Il y a un point essentiel à considérer à propos des médecines péruviennes et amazoniennes: chaque région génère une médecine particulière et se construit sur une expérience de plante psychoactive.
  • Cette construction se fait de manière géographique, physique et spirituelle et, d'Est en Ouest, suit le mouvement de la vie.
  • Dans la forêt à l'Est, on travaille avec l'Ayahuasca, plante féminine. Dans les Andes, région centrale et montagneuse, on pratique avec la coca tout à la fois féminine et masculine mais également très solaire. Sur le littoral à l'Ouest, on utilise le cactus de San Pedro, plante éminemment masculine.

Il faut savoir que, chez les Amazoniens, il existe plusieurs niveaux de pratique médicinale:

  1. La médecine populaire basée sur des recettes qui ont fait leurs preuves.
  2. La pratique de los curiosos, c'est-à-dire celle de ceux qui investiguent, et s'intéressent à une maladie en particulier ou bien à une plante particulière. Cette connaissance est en fonction de leur expérience personnelle souvent occasionnée par un cas rencontré dans leur famille. Ils sont comme des spécialistes ponctuels.
  3. La médecine des Curanderos, guérisseurs, initiés et formés à travers un long apprentissage transmis par leurs aînés.

Les médecines traditionnelles sont avant tout pragmatiques, mais nous apprennent à revenir à la notion de Sacralité. Dans le travail avec les plantes, il ne s'agit pas que d'usage de plantes; il y a beaucoup d'autres apports: diètes, parfums, danses et ouvertures sur de nouveaux panthéons. C'est dire que ce travail avec les plantes ne serait rien sans le corps de connaissance qui va avec, incluant techniques rythmiques, olfactives, utilisation de parfums, rituels. Chez les Amazoniens, on ne peut pas concevoir la plante au-delà de la pratique holistique qui va avec.

On peut se poser la question de savoir si ces pratiques sont exportables. Ces médecines sont dynamiques et non excluantes: les ayahuasqueros acceptent de transmettre leurs connaissances à des étrangers. On peut constater à travers leur étendue géographique à la surface du globe que les médecines traditionnelles, non allopathiques, sont majoritaires.

À l'heure actuelle, la Tradition Andine nous situe dans l'ère du Pachacuti, d'après la prophétie du même nom. C'est une période qui a débuté en 1989 selon certains (selon d'autres depuis dix ans seulement). Dans cette période le dernier empereur Inca Atahualpa, décapité par les Espagnols, retrouve sa tête. L'Empire Inca va renaître, mais pas dans sa dimension politique ou géographique, il renaît dans sa dimension de connaissance. Le balancier des énergies est maintenant arrivé à son point extrême, on assiste à leur renversement. Ce mouvement de récapitulation n'est pas le fruit d'un néo-indigianisme, destiné à écraser les Espagnols. Nous sommes entrés dans le temps des Chakraunas, le temps des hommes ponts. Les hommes ponts sont ceux qui transmettent le savoir ancestral vers le monde moderne et sont destinés à le faire dans cette période.

À l'heure actuelle, les guérisseurs souffrent de ne pas avoir d'héritiers, ils sont avides d'avoir de vrais élèves. Les jeunes, attirés par l'Eldorado que représente pour eux le monde occidental, dollars et télévision à la clef, ne sont pas pressés de s'investir dans les difficultés de l'initiation. Les occidentaux, en s'intéressant à ce savoir, protègent le patrimoine ancestral en le valorisant.

L'initiation traditionnelle est difficile, elle passe nécessairement par une altération et une transformation de la conscience. C'est un travail de différenciation, de dé-focalisation de la réalité vers d'autres réalités, vers un réel multiple. Il faut ensuite intégrer les informations reçues et revenir à l'état ordinaire. Le refus de l'initiation conduit l'Occident à une normose, une normalisation de la conscience, une indifférenciation. Le sujet ne sait plus ce qui est lui, ce qui est à lui et ce qui lui est extérieur. Ceci engendre le développement de maladies autos immunes et de pathologies dégénératives. Elles sont causées par une indifférenciation des systèmes nerveux et immunitaires, tandis que les pathologies cancéreuses sont liées à une problématique d'indifférenciation cellulaire.

Pourtant la modification de la conscience est basique et tout à fait naturelle. Nous pratiquons, mais connaissons mal diverses sortes d'états et modifications spontanées provoquées par, orgasme, hyperthermie, danse prolongée, efforts sportifs. En induisant ces états, par l'usage de plantes en particulier, et en les contrôlant, les chamanes sont devenus des experts dans l'art de la modification du champ de conscience.

L'Ayahuasca, plante sacrée, vénérée entre toutes et utilisée depuis des millénaires dans le bassin amazonien, inhibe l'hémisphère cérébral gauche où siègent les fonctions épi-critiques et la rationalité. Elle permet de réactiver l'intuition, d'exacerber les fonctions mélodiques du cerveau droit. Les fonctions mélodiques sont celles qui donnent les sensations, les couleurs et les émotions, s'il n'y a pas cette ambiance mélodique, on ne peut pas se souvenir. Il est difficile de formaliser nos expériences intérieures à l'aide de mots quand elles se situent dans le préverbal. À l'inverse, on constate que nos spectres perceptuels fonctionnent de manière réduite car ils correspondent la plupart du temps à nos spectres verbaux et le verbe réduit la restitution de l'expérience. Avec l'Ayahuasca, on peut avoir des expériences supra verbales mais la transmission de ce savoir est impossible par la voie rationnelle. Malheureusement, il faudra quand même utiliser cette voie rationnelle pour communiquer, tout en sachant que c'est réducteur. Ainsi la retranscription d'années d'apprentissage transmis à Jacques par les chamanes amazoniens tient en quarante pages, pas plus !

La possibilité d'atteindre des espaces au-delà du verbal permet aussi de toucher des patients qui ont des pathologies mentales difficiles à traiter. C'est un peu comme si on apprenait une nouvelle langue pour communiquer avec eux. Les zones de l'infra verbal étant accessibles à tous les êtres humains, les champs d'applications sont considérables au niveau de la psychopathologie. On peut traiter également ceux qui ne symbolisent pas, entre autres ceux qui ne se souviennent jamais de leurs rêves. Avec les plantes, on peut accéder rapidement au niveau symbolique, même si ce n'est pas dans le patrimoine génétique et culturel du patient. Il peut y avoir une médiation. Jacques nous raconte l'exemple de la Vierge et du rocher. Un patient avait reçu pour message d'aller graver une vierge dans du rocher. Pour Jacques, il y avait une symbolique évidente liée à l'intégration du féminin dans la psyché durcie de cet homme peu ou pas en contact avec son monde émotionnel, mais cela lui échappait totalement. Ce patient a accompli cette vision de façon très concrète en gravant une vierge dans un rocher sans se l'expliquer ni aller plus loin dans un essai de compréhension, pourtant l'effet thérapeutique s'est fait sentir. Cet exemple montre qu'il n'y a pas forcément d'intégration au niveau du cortical conscient. Ce n'est pas toujours indispensable pour un travail de thérapie. Nous saluerons Jung au passage en disant qu'à travers les fonctions sympathiques et para sympathiques de notre système nerveux autonome s'exprime la somatisation de notre inconscient. Jung est le premier à avoir parlé des complexes et archétypes, contenus de l'inconscient qui peuvent fonctionner dans notre psyché à notre insu et de manière autonome. Il est parfois très difficile d'atteindre ces contenus et de les conscientiser, puisque que leur nature est d'être autonomes justement.

Dans les médecines traditionnelles, qui répondent souvent à des espaces vides de la médecine allopathique, le corps est vu comme une inscription somatique de l'univers. Dans le "Connais Toi Toi-même", il s'agit de notre corps. Le corps est l'instrument de l'initiation, mais ce corps n'est pas seulement physique, il est aussi énergétique. On parle de toutes les divisions du corps, de son inscription non seulement dans l'espace mais aussi dans le temps; ainsi cet espace initiatique permet également un accès à la mémoire transgénérationnelle.

Pour les Amazoniens, Pacha Mama est la Terre Mère, elle est aussi le Cosmos tout entier dont l'activité est consciente et intelligente, beaucoup plus que biologique. L'être humain peut communiquer avec toutes ces intelligences, mais il lui est difficile de sortir de l'anthropomorphisme parce que la spécificité humaine, c'est que l'homme n'est pas un animal. Une des pires transgression dans le chamanisme est de se laisser posséder par sa partie animale. Celle-ci correspond à des parties psychiques non évolutives, on pourrait dire non humanisées.

Le travail est très sophistiqué avec l'Ayahuasca, très précis. On utilise les racines plus des feuilles. Il faut que le mélange soit cuit, si c'est cru ça ne marche pas, mais pas trop cuit sinon les principes actifs sont détruits. En ce qui concerne les techniques d'investigation de connaissance des plantes et de leur utilisation, la transmission de savoir se fait de façon non verbale par les rêves, les chants, les diètes. Nous savons que l'objectivité n'existe pas, la subjectivité totale non plus. Nous connaissons deux modes cérébraux, deux cerveaux, le droit et le gauche. Selon le modèle de Mac Lean, notre cerveau est tri unique: il est composé du cerveau reptilien, du cerveau limbique et du cortex. Les plantes agissent au niveau reptilien et limbique, c'est-à-dire au niveau du somatique le plus profond, de ce qui n'est pas conscient en surface ni même en profondeur.

Y aurait-il à travers leur action des possibilités de mutations génétiques ? Les champs d'investigation sont vastes car on atteint le circuit et le pont limbaires, jonction entre cerveau droit et cerveau gauche. Si l'on revient au modèle du cerveau tri unique, on a là un symbole trinitaire comme celui d' une élévation asymptotique sur la spiritualité. Dans le monde ancestral et tribal amazonien règne la dualité, la loi d'équilibre et de réciprocité, la loi de rétribution. Par exemple on donne des paiements en gibier à la Terre Mère.

Dans les sociétés tribales, la loi du groupe est prédominante, le but est la collectivité. Supposons deux groupes A et B. Le chamane du groupe A doit protéger les siens et les soigner mais pour garantir cela, le groupe B doit être plus faible, donc ce chamane pourra projeter son agressivité sur lui. En Occident, l'accent est mis sur l'individu. À travers le processus d'individuation, le sujet est appelé à ne plus agir de façon projective et il voit son ombre. Cependant on assiste à un phénomène de transfert du monde tribal et guerrier dans le monde occidental qui se traduit par des luttes de pouvoirs, sectes, gourous et dangers réels.

Un autre phénomène actuel est le psittacisme culturel(la répétition du perroquet). Avec la divulgation scientifique, on adhère à ce qui nous paraît cohérent mais on a pas les moyens de le vérifier par nous-mêmes. (On croit que l'homme est allé sur la lune parce qu'on a vu des images à la télévision, on nous parle de nouvelles données sur l'univers, de découvertes en biologie humaine etc…)

Les médecines traditionnelles sont à l'opposé de la croyance: avec elles on passe de la croyance à la foi. Tout se vérifie dans son propre corps, dans la foi.
C'est un changement de paradigme, de cadre conceptuel.
Du binaire on passe au trinitaire.
Du temps linéaire on passe au temps circulaire.
De la pensée causaliste on passe à la vision métaphorique.
De la croyance, on va vers la foi.
Il y a pourtant des dangers liés à cette translation culturelle. Toute opération de modification de la conscience nécessite un contexte précis, un but précis, c'est-à-dire une intentionnalité claire. Il faut aussi un guide qui est présent et nous aide à revenir, sains, saufs et enrichis de notre expérience.

On ne pourra pas résoudre les problèmes occidentaux si on ne réussit pas à résoudre le problème de la toxicomanie. La toxicomanie tente de recréer un espace initiatique dans lequel on veut tout, tout de suite et sans souffrir. C'est une expression qui en elle même est contradictoire. Le Vivant a la vocation de connaissance, il veut apprendre et connaître au-delà de la survie. Dès que les animaux le peuvent-ils modifient leur conscience, ils cherchent à la transformer (à ce sujet voir les travaux de Siegel.) On pourrait presque dire que le quatrième instinct animal est de chercher à dé-focaliser sa conscience. Les singes et les éléphants laissent fermenter les papayes pour s'enivrer, les chèvres cherchent du café pour s'exciter… Chez nous, les jeunes font des tentatives pour retrouver des espaces initiatiques, il faudrait pour eux recréer des lieux où l'on puisse s'initier.

Chacun d'entre nous a une vocation spécifique et quand il la trouve, il doit renoncer à d'autres désirs (Jacques signifie ainsi que l'on ne peut tout faire). C'est comme si nous intégrions des interdits nécessaires, des indices de contention pour nous protéger de l'inflation de l'ego. Rappelons à ce sujet les trois tentations du Christ

  • Avoir (au lieu d'Etre).
  • Pouvoir (croire que l'on peut ce que l'on veut).
  • Savoir (croire que l'on peut tout savoir).

Conscience plus Connaissance nécessitent une grande responsabilité. Nous sommes appelés à intégrer les expériences que nous avons eues et les informations reçues, mais pour cela il faut un contexte.

Le champ d'application de ce travail est vaste et permet une possibilité de traitement de patients psychotiques. Aller à la rencontre d'un noyau psychotique demande de sérieuses précautions car les risques de décompensation sont réels. Une fois mis en place un dispositif de contention, le patient peut délirer avec intégration ultérieure du délire. Ceci nous conduit à parler de l'expérience du numineux. Face au sacré et à la puissance psychique qu'il représente deux réactions sont possibles. L'une de fascination, avec tous les dangers d'aliénation que cela comporte, et l'autre de crainte, crainte du sacré dite tremendum. Notons que, dans la toxicomanie, le tremendum est absent, il n'y a que la fascination. Ce très grand champ d'application en psychopathologie présente très peu de contre-indications, mis à part certaines graves insuffisances physiques ou psychiques. L'auto régulation est naturelle dans le travail avec les plantes: si c'est trop fort on vomit, on ne peut pas aller au-delà de ce que l'individu peut supporter. Ainsi le patient devient le protagoniste de sa propre thérapie, tandis que le thérapeute est à même de développer sur son propre corps les pathologies du patient. La caractéristique du pouvoir guérisseur est la capacité de voir la pathologie de son patient.

En conclusion: La médecine traditionnelle nécessite de connaître les occidentaux pour s'organiser et se structurer. Nous avons besoin les uns et des autres pour que l'humanité survive, plus qu'une simple proposition, il s'agit d'une nécessité vitale qui ne va pas sans le respect de la différenciation. D'un côté il faut rafraîchir, et de l'autre re sacraliser. Avant tout ces expériences sémantiques nous permettent de retrouver du sens.


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