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François

A propos du jeu

Le jeu que vous jouez est caractéristique de la façon dont vous jouez avec la vie.

Je commencerai par vous parler de mon rapport au jeu et des correlations avec ma vision du monde. Ensuite, je vous inviterai à méditer au jeu que vous jouez.

Adolescent, mon jeu favori était le Stratego. Dans ce jeu, le joueur ne voit que la valeur de ses propres pièces: général, éclaireur, bombe, espion, etc. Ne voyant que le dos des pièces de l'adversaire, celles-ci sont en apparence identiques. Il faut deviner ce qui se cache derrière la façade de l'adversaire, tout en retardant le plus possible le moment où il découvrira nos propres pièces. Pour moi qui aujourd'hui aime la transparence, les relations saines, claires et dénuées d'agendas cachés, le Stratego n'a plus rien d'amusant.

Le gagnant du Stratego est celui qui s'empare du drapeau du camp adverse. Aujourd'hui, j'aide autrui à découvrir son propre drapeau intérieur. Les résultats sont plus épanouissants qu'à l'époque où je cherchais à m'accaparer son drapeau. Comment pourrais-je encore jouer au Stratego? Et pourtant, quel plaisir ai-je puisé dans ce jeu à l'époque...

Adulte, je suis passé du Stratego au jeu de Go. J'y ai gagné en transparence, mais le combat subsistait. Au début du jeu, le damier est vide : un grand espace vierge plein de possibilités. On place les pions au fur et à mesure, chacun à son tour, pour former des territoires. Tous les pions ont la même valeur; c'est leur agencement qui détermine la qualité du jeu. Le joueur est libre de placer son pion où il le désire, sans obligation d'enchaîner sur le mouvement de l'autre joueur. Le Go représente un subtil équilibre entre action et réaction. Les règles sont quasi inexistantes. Tout est dans la pratique. Une régle d'exception, pourtant, est fort utile: celle qui empêche de répéter indéfiniment une situation d'impasse. Car le risque est bien réel, quand tout le monde essaie d'envahir tout le monde, de se retrouver dans une impasse.

Avec le Go et son application dans ma vie, j'ai développé mon aptitude à reconnaître les actes que posent les gens, parfois inconsciemment. J'ai appris à observer l'atttitude de l'autre, ainsi que le contexte dans lequel se situe cette attitude. Surtout, j'ai quitté un mode de réaction stéréotypé. Je me sens plus libre d'adopter une réaction qui me convient. Mon attitude est aujourd'hui acte créateur et réaction, en même temps. Je rebondis.

Le principe du gagnant et du perdant, ainsi que le plaisir trouvé dans l'envahissement du territoire de l'autre, ont fini par me lasser. J'ai abandonné ce jeu, et je mets aujourd'hui mes limites quand autrui envahit mon propre territoire.

N'étant plus en lutte avec le monde, j'ai joué au jeu qui me mettrait face au défi intérieur. Durant mes cours de mime, un des professeurs m'incitait constamment à 'me mettre en danger' pour progresser. Plutôt que de m'appuyer sur l'académisme des mouvements de base et de rester dans mon petit espace de départ, il m'encourageait à me mettre volontairement dans des positions périlleuses, et à trouver en moi la nouvelle position qui m'en dégagerait. En bref: suivre le mouvement, et puis seulement découvrir où il me mène. Je réalisais que je jouais déjà ce jeu dans ma vie, mais que j'évitais de me mettre en danger, que j'évitais de dépasser la limite de mon illusoire sécurité. Je me suis donc empressé de me 'mettre en danger' dans ma vie quotidienne en augmentant mon investissement financier dans le lieu où aujourd'hui je vous accueille, en privilégiant ma foi dans ma réussite plutôt que dans ma peur de l'échec.

Quand, fier de moi, j'ai raconté à mon professeur comment je mettais les acquis du cours en pratique, il a blêmi, disant qu'il ne prenait pas cette responsabilité. En ignorant la relation entre le jeu et la vie, on peut se sentir dépassé par ce qu'on a soi-même provoqué.

Je me suis récemment rappelé de mes jeux d'enfant. Avant d'apprendre le jeu de l'attaque et de la dissimulation, je créais des villages entiers qui s'étallaient dans toute la pièce. Des dizaines de personnages, humains et animaux, interagissaient en permanence. Je jouais partout à la fois. J'ai retrouvé la dynamique de ce jeu trente à quarante ans plus tard, suite à une longue recherche thérapeutique et spirituelle. Au point d'avoir fait mon métier de la collaboration fluide entre tous nos personnages intérieurs, et, dans la mesure du possible, extérieurs.

Jusqu'à récemment, je jouais quotidiennement au Tetris. L'ordinateur envoit des figures géométriques que je guide, auxquelles je donne une place au fur et à mesure de leur apparition, afin que toutes les pièces puissent continuer à avancer ensemble. A défaut de bien canaliser toutes les pièces, il y a embouteillage et le jeu s'arrête pour tout le monde. Ce jeu me renvoit à l'abondance de la vie, et aux besoins de canaliser les énergies afin qu'elles ne se retournent pas contre nous, et afin d'avancer ensemble.

Aujourd'hui, la leçon de Tetris est assimilée. J'ai compris que ce jeu oblige le joueur d'accepter et de ranger dans une case tout ce qui vient à lui. Le jeu se termine quand le joueur est débordé par le nombre d'éléments qui viennent à lui, ainsi que par leur vitesse. Car, plus la dextérité du joueur augmente, plus la complexité du jeu augmente. On y gagne ou perd pour la même raison : par épuisement.

Aujourd'hui, je ne joue plus, je vis. Consciemment. Et si jeu il y a, il ne peut être issu que de ma vie et de ce qui me convient pour avancer. Si jeu il y a avec autrui, les règles sont établies de commun accord. A défaut, je ne joue pas.

Si autrui cherche à m'imposer les règles de son propre jeu, je m'installe dans l'énergie de son jeu et je la lui renvois au centuple, juste le temps d'un éclair. Par exemple, je fais (poliment) la chasse aux chasseurs qui braconnent sur mes terres. Ils obtempèrent et quittent ce terrain privé sur lequel ils n'ont pas le droit de chasser, mais cela ne leur plait pas. Se posent-ils d'autre part la question si leur chasse plaît aux animaux qu'ils poursuivent?

Ou alors, je ne prends même pas la peine de réagir. Il y a quelques années, une femme cherchant à me séduire se mit à jouer avec moi comme un chat joue avec une souris. S'il n'y a rien de plus mignon qu'un chaton qui joue avec une pelotte de laine, l'image est différente quand il se met à jouer avec une souris. Mettez-vous à la place de la souris et vous comprendrez la cruauté extrême du jeu. J'ai exprimé mon mécontentement, et la relation s'est immédiatement arrêtée. J'étais soulagé de ne plus être son objet, et elle exprimait son incompréhension par 'Je ne faisais que jouer...'.

Et vous, à quel jeu jouez-vous?

Voici un échantillon de questions à vous poser. Cherchez-en d'autres... cela pourrait devenir un jeu en soi.

  • Est-ce un jeu qui vous plaît, qui vous convient, qui vous épanouit, ou le jouez-vous machinalement, sans plaisir ni conscience, simplement parce que vous l'avez appris?

  • Avez-vous compris que vous jouez au quotidien de votre vie les règles de ce que vous pensez n'être qu'un jeu isolé de tout le reste?

  • Avez-vous envie de changer de jeu?

  • Vous rendez-vous compte que l'autre personne joue peut-être un jeu différent du vôtre, avec d'autres règles, et qu'il/elle peut être déconcerté quand vous jouez votre jeu avec elle?

  • Vous-même, avez-vous compris le jeu de l'autre?

  • Avez-vous observé à quels jeux jouent vos enfants, si du moins vous les avez laissés libres d'inventer leurs propres jeux?

  • Que découvrez-vous ainsi à propos de leur relation au monde?

  • Et ainsi de suite...

François De Kock
Mise à jour du 7 novembre 2005


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