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A propos de mémoire et d'écriture(...) tout ce qui faisait l'objet d'un intérêt obsessionnel était dangereux en puissance. Nous en avions discuté en détail un jour. Il avait réagi à certains commentaires que j'avais faits: je m'inquiétais outre mesure de l'endroit où mettre mes précieuses notes en sécurité. Je me montrais très possessif à leur sujet et j'étais obsédé par leur sécurité. - Que devrais-je faire ? lui demandai-je. - Genaro vous a donné la solution un jour, répondit-il. Vous avez cru, comme toujours, qu'il plaisantait. Il ne plaisante jamais. Il vous a dit que vous devriez écrire avec le bout de votre doigt au lieu d'un crayon. Vous ne l'avez pas pris au mot, parce que vous ne pouviez pas imaginer que cela représentait le non-faire de prendre des notes. Je discutai: ce qu'il avait proposé était forcément une plaisanterie. L'image que j'avais de moi-même était celle d'un spécialiste des sciences humaines qui se doit de noter tout ce qui est dit ou fait, afin d'en tirer des conclusions vérifiables. Pour don Juan, les deux choses n'étaient nullement liées. Être un étudiant sérieux n'avait rien à voir avec le désir de posséder. Personnellement, je ne voyais pas de solution: la suggestion de Genaro ne pouvait être qu'ironique, et ne définissait pas une possibilité réelle. Don Juan continua sa démonstration. Il me dit que prendre des notes était une façon d'engager sa première attention dans l'effort du souvenir: je prenais des notes pour me rappeler ce qui était dit et fait. La recommandation de don Genaro n'était pas une galéjade, parce que écrire avec le bout de mon doigt sur un bout de papier - le non-faire de prendre des notes - forcerait mon attention seconde à se concentrer sur la mémorisation; et je n'accumulerais pas des feuilles de papier. Don Juan estimait que le résultat final serait plus précis et plus efficace que d'avoir pris des notes. A sa connaissance, personne ne l'avait jamais fait, mais le principe était valable. Il me poussa à agir ainsi pendant un certain temps. Cela me troubla énormément. Prendre des notes n'agissait pas seulement comme moyen mnémonique: cela m'apaisait. C'était ma fidèle béquille. Accumuler des feuilles de papier me donnait l'impression d'avoir un but, et un certain équilibre. - Quand vous vous tourmentez pour ce que vous devez faire de vos feuillets, m'expliqua don Juan, vous concentrez sur eux une partie très dangereuse de vous- même. Nous possédons tous ce côté dangereux, cette fixation. Plus forts nous devenons et plus redoutable devient cet aspect. Pour un guerrier, il est recommandé de n'avoir aucun objet matériel sur lequel concentrer son pouvoir, mais de le concentrer sur l'esprit, sur le véritable vol dans l'inconnu - non sur des carapaces triviales. Dans votre cas, vos notes sont votre carapace. Elles ne vous permettent pas de vivre en Paix. Je pensais sérieusement n'avoir aucun moyen au monde de me détacher de mes notes. Don Juan me chargea alors d'une tâche qui tiendrait lieu de non-faire véritable. Il me dit que pour une personne aussi possessive que moi, la meilleure façon de me libérer de mes carnets de notes serait de les révéler, de les lancer dans le vide, d'écrire un livre. Sur le moment, je crus que c'était une plaisanterie encore plus énorme que prendre des notes avec le bout du doigt. - Votre entêtement à posséder et à vous accrocher aux choses n'est pas exceptionnel, me dit-il. Toute personne qui désire suivre le sentier du guerrier, la voie du sorcier, doit se débarrasser de cette fixation. "Mon benefactor me disait qu'à une époque, les guerriers possédaient des objets matériels sur lesquels ils plaçaient leur obsession. Et cela donnait lieu à la recherche d'objets de plus en plus puissants - voire de l'objet le plus puissant de tous. Des restes de ces objets demeurent encore dans le monde, vestiges de cette escalade pour le pouvoir. Nul ne saurait dire quel genre de fixation ces objets ont dû recevoir ! Des hommes beaucoup plus puissants que vous ont déversé sur eux toutes les facettes de leur attention. Vous avez à peine commencé à déverser votre misérable angoisse dans vos notes. Vous n'êtes pas encore parvenu aux autres niveau de l'attention. Vous vous imaginez, au terme de votre périple de guerrier, en train de porter vos paquets de notes sur votre dos ? Ce serait horrible ! A ce moment-là, les notes seront de la vie, surtout si vous apprenez à écrire avec le bout de votre doigt, sans avoir encore besoin d'entasser les feuillets. Dans ce cas, je ne serais pas du tout surpris que quelqu'un trouve vos paquets en train de se promener... " Je me tus. Extrait de "Le don de l'Aigle" de Carlos Castaneda, éditions Gallimard (Folio/Essais) |
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| On considère comme réalité ce à quoi on croit, et comme illusion ce à quoi on ne veut ou ne peut pas croire. |