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François

A propos du chamanisme

Dans la mesure où le terme de "chamanisme" a transcendé ses origines qui remontent aux peuples indigènes de Sibérie pour être aujourd'hui abondamment utilisé dans nos sociétés urbaines, il convient de brièvement expliquer ce que j'entends par ce mot et l'usage que j'en fais.

Globalement, un chamane est un individu doté de la connaissance et du pouvoir de traiter avec des puissances surnaturelles, le plus souvent avec un objectif de guérison. Ces forces surnaturelles peuvent être des esprits, des divinités, des entités, des énergies ou encore Dieu.

Au cours des vingt dernières années, le chamanisme a évolué. D'un débat significatif parmi les anthropologues engagés dans une recherche culturelle, il est devenu un thème séduisant pour toutes sortes de néophytes férus de santé et d'épanouissement spirituel.

A l'origine, notre intérêt pour le chamanisme était lié à l'idée de rencontrer un "authentique chamane" dans l'espoir d'être soigné ou béni par ses pouvoirs surnaturels.

Au fil des ans, notre regard a changé: désormais, c'est nous-mêmes qui aspirons à devenir chamanes pour soigner les autres et le monde. Une multitude de livres, d'ateliers et de séminaires de chamanisme sont proposés à cette fin aux quatre coins de la planète. Beaucoup lisent ces livres et prennent part à ces ateliers dans l'idée de devenir à leur tour chamanes, d'obtenir le pouvoir et de satisfaire cet éternel besoin: cesser d'être "personne" pour enfin devenir "quelqu'un". Cette recherche n'est qu'un exemple parmi tant d'autres de ce que nous sommes prêts à faire pour combler le vide de nos existences assoiffées de sens.

Il est intéressant de constater qu'aux yeux de l'homme moderne, la notion de chamanisme est liée à l'idée de pouvoir. Le pouvoir de soigner, le pouvoir d'infléchir le cours des événements, le pouvoir de provoquer la pluie, la chance, etc. Mon expérience parmi les peuples indigènes du Mexique, ceux que j'appelle les "Toltèques survivants", m'a permis de porter sur eux un regard très différent. Plutôt qu'à l'idée de pouvoir, le chamanisme est lié à celle de service.

Les chamanes de chair et d'os dont j'ai fait la connaissance se distinguent par leur engagement au service de leur communauté. C'est là leur caractéristique première. Ce qui est extraordinaire chez eux n'est pas tant l'ampleur de leur pouvoir que celle, extrême, de leur vocation à servir sans demander la moindre compensation en retour. Loin de se faire rétribuer leurs activités de chamanes, ils comptent au nombre des plus démunis parmi les plus démunis. En effet, non contents de mener des vies de paysans aussi âpres que celles des autres, il leur faut de surcroît consacrer un temps considérable à travailler dur au service de la communauté.

Leur générosité et leur noblesse d'esprit sont telles que je suis toujours très circonspect devant l'emploi du mot "chamanisme" dans notre monde moderne, où la simplification abusive prévaut. De nos jours, le premier venu un tant soit peu versé dans le savoir indigène ou ayant participé à des ateliers de chamanisme n'hésite pas à s'autoproclamer "chamane", espérant ainsi se forger une image vendeuse et imposer le respect.


Dans le cadre de mon travail, depuis le temps que je donne des conférences et que j'anime des séminaires d'un bout à l'autre du monde, nombreux sont ceux (organisateurs de séminaires, journalistes, médias, etc.) qui ont tenté de me "coiffer" du titre de "chamane". Je ne l'ai jamais accepté, cela parce que je connais d'authentiques chamanes, et parce que je connais leur aptitude au don de soi, celui d'une vie entière de service consacrée à transmette l'esprit sans jamais se faire valoir. C'est pourquoi je n'oserai jamais me placer sur un pied d'égalité avec ces hommes et ces femmes qui vont nu-pieds. Je sais également que, dans la mesure où je n'accepte pas de prendre part au carnaval des masques en me déclarant moi-même chamane ou nagual, mon audience restera limitée.

Le besoin compulsif d'exciper d'un titre dénote le plus souvent, je le crois, la volonté de se mettre en avant. La propension à se présenter comme "l'élu" a causé un tort considérable tant aux "éveillés" qu'à leurs disciples. Si, en termes de marketing et de potentiel de gains, ces titres honorifiques sont indéniablement porteurs, la liberté revêt à mes yeux une valeur infiniment plus précieuse. Au bout du compte, chacun meurt comme il a vécu. La mort ne se laisse guère impressionner par les distinctions.


Les chamanes du monde réel ne ressemblent pas aux maîtres indigènes parfaits que l'on croise dans les livres. Leur corps saigne, leur coeur souffre, leur âme rit et pleure. Leurs propres enfants tombent malades. Les chamanes indigènes du monde réel sont confrontés à la violence d'une époque dominée par l'avidité sans bornes de l'homme blanc, lequel piétine leur univers tout entier. Cependant, ils résistent. Ils livrent bataille pour survivre et assurer la permanence de leur inestimable tradition spirituelle. Pas uniquement pour eux, ni même uniquement pour leurs enfants, mais pour le monde tout entier - vous et moi compris.

Ce qui les rend si précieux pour l'humanité, c'est qu'ils accomplissent le miracle de s'arracher et d'arracher leurs pairs à la misère et à la solitude existentielles dans laquelle nous vivons, pour s'élever vers la plus extraordinaire des forces de cet univers: l'indicible, le Grand Esprit. Et pour fusionner avec elle. Le plus extraordinaire, c'est que simultanément à l'accomplissement miraculeux de cette unité retrouvée, ils luttent contre une pauvreté extrême. Ce sont des êtres humains, comme vous et moi, évoluant et livrant bataille dans le monde matériel, comme vous et moi. Mais ils parviennent à s'arracher à la douleur et à l'état de confusion du monde matériel pour atteindre l'Esprit et se fondre en Dieu. Et la grande nouvelle, c'est que ce qu'ils font, nous aussi en sommes capables. Reste que, s'ils nous indiquent le chemin, il revient à chacun d'accomplir le miracle par lui-même, dans sa propre vie.

Mon expérience du chamanisme m'a apporté la démonstration que la tâche du chamane n'a pas grand-chose à voir avec la réalisation d'un objectif individuel. Sa motivation n'est pas de résoudre un problème personnel. Le chamane prend part, avec sa communauté, au travail consistant à se remémorer et à perpétuer les méthodes permettant de renouer avec l'Esprit et de vivre en harmonie avec lui. On appelle "Tradition" ces séries de procédures, lesquelles forment non pas un ensemble de croyances, mais un ensemble de pratiques.


Changeons maintenant d'optique. Après avoir perçu le chamane en tant qu'individu, envisageons l'expérience chamanique comme possibilité offerte à tous. Tandis que le chamane est une personne singulière, jouant un rôle spécifique à l'instant magique des rituels et des cérémonies, l'expérience chamanique est vécue et partagée par l'ensemble de ceux qui prennent part à l'événement. De ce point de vue, l'expérience chamanique est à la fois individuelle et collective, et, pour cette raison, ouverte à l'ensemble des membres du groupe aussi longtemps qu'ils suivent les procédures adaptées.

Le but de l'expérience chamanique est de permettre aux participants de renouer avec la force indicible qui meut toute chose dans l'univers. Au cours de cette expérience, l'ensemble des pôles distincts, le sacré et le séculier, l'esprit et la matière, le moi et "ce qui est au dehors, à l'extérieur" fusionnent. Nos deux aspects intérieurs, le tonal et le nagual, sont réintégrés et nous éprouvons concrètement l'unité de notre nature double.

Quetzalcoatl

Quetzalcóatl

Retrouver cette unité, telle est la promesse secrète du symbole toltèque qu'incarne Quetzalcóatl, le Serpent à plumes. Le serpent représente ce qui rampe, le tonal, le monde matériel. L'aigle représente ce qui vole, le nagual, l'Esprit. Cependant à la différence du symbole Aztèque où l'aigle tue le serpent, l'aigle du symbole toltèque Quetzalcóatl ne tue pas le serpent, mais ils se fondent en un: le Serpent à plumes, unité de l'esprit et de la matière, équilibre entre tonal et nagual.


Pour nous autres, qui appartenons à des sociétés urbaines, l'expérience chamanique n'est pas simplement significative dans la mesure où elle offre un agréable divertissement, ou sous prétexte que la perspective de devenir à notre tour chamane présente un caractère séduisant. L'expérience chamanique est cruciale parce que le défaut de moyens adaptés pour se re-lier à l'Esprit génère et entretient un incessant processus d'autodestruction, tant du point de vue de l'individu que de celui de l'espèce.

C'est la raison pour laquelle, durant toutes ces années, mon travail a consisté à jeter une passerelle entre les expériences chaotiques perpétuées au sein des peuples indigènes et nos sociétés modernes. La grande maladie de notre époque, j'en ai la conviction, est le défaut d'expériences permettant de se remémorer et de réactiver notre attention enfouie ("l'autre moi"), ainsi que le lien sacré nous reliant à tout ce qui nous entoure.


Reste que nous avons besoin d'expériences chamaniques adaptées à l'époque et à la société qui sont les nôtres. Tenter d'imiter les rituels et les procédures des peuples indigènes ne suffit pas. Si le chamanisme et la Tradition consistent en une série de pratiques et de techniques destinées à manoeuvrer et amplifier notre vigilance, l'expression particulière de celles-ci répond et devrait toujours répondre aux caractéristiques propres à l'individu qui va les appliquer, en un lieu et en un temps spécifiques. En d'autres termes, si les pratiques chamaniques des peuples indigènes doivent répondre aux caractéristiques propres à leur style de vie - celles de paysans vivant en contact étroit avec la nature - les nôtres devraient répondre à l'environnement et au style de vie de nos villes modernes.


Extrait de la préface à "La récapitulation chamanique" de Victor Sanchez, Editions du Rocher


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