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François

A propos du désir et de l'amitié

Fin 2001, j'ai perdu un homme que je connaissais depuis trente-cinq ans. Il avait été mon premier vrai désir de lycéenne. A l'époque, je disais que j'en étais amoureuse car, à 16 ans, on parle plus facilement de sentiments que de désir, mais je me souviens fort bien que ce garçon qui me regardait à peine m'avait, pour la première fois, fait pressentir que l'émotion entre deux peaux pouvait bouleverser le coeur. Cette année-là, nous ne sommes pas "sortis ensemble", comme on disait alors. Après le bac, il est devenu un camarade militant, puis nous nous sommes perdus de vue quelques années. Il s'est marié, a divorcé, vécu plusieurs liaisons... Dix ans plus tard, je l'ai contacté pour savoir ce qu'était devenu cet émoi de jeunesse. Nous nous sommes retrouvés, tous deux troublés cette fois-ci. Il s'est ensuite remarié, et j'ai eu le bonheur de vivre de beaux moments d'amitié avec lui, sa femme et ses filles, qui ont connu les miennes. Que dire de cet homme qui a été une passion, un camarade, un très éphémère amant, un ami, bref, un compagnon de vie, même si nous n'avons jamais passé une seule nuit ensemble? Tout simplement qu'il était, qu'il est un homme que j'aime et dont la mort m'a remplie de tristesse. Notre lien aurait-il été différent s'il n'y avait jamais eu d'intimité physique entre nous? Assurément oui. L'important n'est pas tant l'acte sexuel qui nous a réunis une seule fois dans les bras l'un de l'autre, que le fait que notre relation a cessé ce jour-là d'être parasitée par le désir en attente. Ce désir existait depuis l'adolescence, nous n'en parlions jamais, mais il restait entre nous comme un fantôme, un voile qui nous empêchait d'aller plus loin dans la connaissance l'un de l'autre. L'intimité physique fait tomber des barrières mentales: après l'amour, je n'ai jamais vu un amant se retourner contre le mur et s'endormir, ni se lever précipitamment pour rentrer chez son épouse. En revanche, j'ai souvent passé des heures à écouter ces hommes parler, émue de conztater à quel point certains d'entre eux s'abandonnent alors sans réserve. "Quand on a fait l'amour, c'est fait, ce n'est plus à faire, m'a dit l'un d'eux en riant. On peut enfin s'intéresser à la femme en face de soi, alors qu'avant, on est obsédé par l'idée d'y arriver ou non." C'est peu ou prou la même réflexion qu'avait faite le président François Mitterrand lors d'une interview publiée dans un numéro de la revue Autrement consacrée à l'amitié: "Au bout du compte, croyez-vous à l'amitié entre homme et femme? demandait le journaliste - Finalement, oui. Mais avant d'aller au bout du compte, non."

"Quand on aura fait l'amour, on pourra être amis." J'étais très jeune lorsque j'ai entendu pour la première fois cette phrase, que j'ai prise pour une vile manoeuvre de séduction, et je suis entrée dans cette histoire comme dans une classique liaison amoureuse, qui s'achèverait fatalement lorsque mon amant en séduirait une autre. Vingt-huit ans plus tard, cet homme, qui a séduit des dizaines de femmes avant et après moi, est toujours dans ma vie. Ni l'éloignement géographique, ni les mois de silence, ni personne n'ont rompu ce lien qui nous rend joyeux comme des gosses; nous nous retrouvons de loin en loin, émerveillés que le désir soit encore au rendez-vous dans nos regards, nos gestes et pas seulement nos sexes. Tout récemment, il m'a présentée à une jeune amie en lui disant: "Tu vois celle-ci? Il y a plus de vingt-cinq ans qu'on se connaît et on ne s'est jamais perdus, parce qu'on s'amuse toujours ensemble." Cette jeune femme a souri et m'a demandé: "Tu me diras le secret pour rester belle et faire durer l'amour?" Il n'y a aucun secret, si ce n'est aimer donner du plaisir et ne jamais se donner sans désir. Cela aussi, mes hommes me l'ont appris.

Extrait de ' (Il n'est jamais trop tard pour) Aimer plusieurs hommes ' de Françoise Simpère, Editions de La Martinière


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